Les immigrants européens qui colonisèrent l’Amérique du Nord au xviie siècle apportèrent avec eux les moeurs sociales et politiques du Vieux Continent. Mais bientôt, influencés par le nouvel environnement, le brassage de nationalités et de religions, et les traditions anglaises de liberté politique, les colons se détachèrent peu à peu de la mère patrie. Une identité américaine commençait à naître. Elle recouvrait, entre autres, une plus grande tolérance religieuse, une attirance pour la liberté politique et le gouvernement représentatif, la mobilité sociale et un individualisme farouche.
 
Cette période vit aussi l’établissement des fondations de la culture et de l’éducation américaines. Les milliers de femmes de cette époque jouèrent un rôle considérable dans les colonies du Nouveau Monde. Elles élevaient et éduquaient les enfants en même temps qu’elles défrichaient la terre avec leurs maris, construisaient des cabanes et confectionnaient ou vendaient les produits de première nécessité. En outre, les femmes étaient les piliers de l’Eglise et de la collectivité.
 
Les réalisations de deux femmes prénommées Anne – Hutchinson et Bradstreet – mettent en lumière le courage, la confiance et l’ardeur à l’étude qui furent nécessaires pour créer une nation dans un environnement primitif. Anne Hutchinson fut l’une des premières avocates de la liberté religieuse à refuser de trahir ses principes malgré la menace de l’exil. Quant à Anne Bradstreet, elle fut le premier poète à aborder les expériences du Nouveau Monde, qui confèrent à la littérature américaine sa voix caractéristique.
 
Les concepts américains fondamentaux de la liberté religieuse et de la liberté de la parole trouvèrent l’un de leurs premiers défenseurs en la personne d’Anne Hutchinson.Image hébérgée par hiboox.com Née en Angleterre et fille d’un pasteur anglican dissident, elle épousa en 1612 le marchand William Hutchinson à qui, d’après la plupart des sources, elle donna quinze enfants. Aspirant à davantage de liberté pour pratiquer sa religion, elle persuada en 1634 son mari de suivre son pasteur, John Cotton, dans la colonie de la baie du Massachusetts, aujourd’hui Boston.
 
C’est alors que ses ennuis commencèrent. Cultivée et n’ayant pas peur de dire ce qu’elle pensait, Anne Hutchinson commença à inviter chez elle des femmes pieuses pour méditer les sermons de Cotton.
A mesure que sa réputation grandissait, ces réunions attirèrent aussi des hommes, notamment le gouverneur Henry Vane. Outre le fait qu’elle sortait des limites du comportement traditionnel des femmes, sa dénonciation des pasteurs de la colonie et sa conviction que « celui qui a la grâce de Dieu dans son coeur ne peut s’égarer » la brouillèrent avec l’Eglise officielle. Critiquée par le nouveau gouverneur du Massachusetts, John Winthrop, pour être « très volubile et plus hardie qu’un homme », elle fut poursuivie en justice.
Selon le pasteur Peter Gomes, professeur à Harvard, lors de son procès « elle surpassa les meilleurs prédicateurs, théologiens et magistrats de la colonie Image hébérgée par hiboox.com
Malgré une défense vigoureuse de ses croyances, elle fut excommuniée et bannie en 1638, et partit s’installer avec sa famille et d’autres disciples dans le Rhode Island. Elle est considérée comme l’un des fondateurs de cette colonie, la première à avoir établi une séparation complète de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que la liberté religieuse, dans ce qui allait devenir les Etats-Unis. Après la mort de son mari en 1642, elle s’installa à Long Island, dans l’Etat de New York. Anne Hutchinson et tous ses enfants à l’exception d’un seul devaient périr tragiquement au cours d’une attaque d’Indiens.
 
« Courageuse avocate de la liberté civile et de la tolérance religieuse », peut-on lire au pied de la statue élevée en son honneur à Boston. Mais l’hommage le plus pertinent à l’influence d’Anne Hutchinson – la preuve que ses idéaux l’emportèrent finalement sur ceux de ses adversaires – est le Premier Amendement à la Constitution des Etats-Unis : « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion. »
 
Anne Bradstreet, qui fut la première grande poétesse américaine, naquit en Angleterre de parents puritains aisés. A l’âge de 16 ans, elle épousa Simon Bradstreet. En 1630, elle embarqua avec son mari et ses parents pour l’Amérique du Nord comme membre de la communauté puritaine qui allait fonder la colonie de la baie du Massachusetts. A la différence de la plupart des femmes de l’époque, Anne Bradstreet grandit dans l’amour des livres et reçut une excellente instruction en littérature, histoire et lettres classiques. Elle écrivait des poèmes tout en élevant huit enfants, en s’occupant de son foyer et en tenant son rôle d’hôtesse auprès de son mari, qui était gouverneur de la colonie.Image hébérgée par hiboox.com
Son beau-frère emporta ses poèmes en Angleterre à son insu. Ils y furent publiés en 1650 sous le titre “The Tenth Muse Lately Sprung Up in America”. L’ironie de la chose, c’est que ces poèmes – les seuls publiés de son vivant – sont aujourd’hui considérés comme les moins intéressants. Inspirés des poètes métaphysiques anglais, ils sont longs et souvent ennuyeux, traitant de sujets classiques, tels que la religion vue au fil des saisons. Les critiques contemporains et les défenseurs de son oeuvre préfèrent ses poèmes pleins d’esprit sur la vie quotidienne, ainsi que les vers affectueux dédiés à son mari et à ses enfants, notamment un poème sur les sentiments suscités par la mort d’un petit-enfant âgé d’un mois. Ses écrits et les quelques documents qui nous restent d’Anne Bradstreet révèlent une femme d’une grande intelligence et d’un grand courage. Elle était douloureusement consciente de la désapprobation de la société à l’égard des femmes qui s’aventuraient au-delà des tâches domestiques.

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Dans l’un de ses poèmes, elle proclame : « Je suis odieuse à l’égard des mauvaises langues, qui affirment qu’une aiguille conviendrait mieux à ma main ! » Et elle osa rester l’amie d’Anne Hutchinson, alors même que les hommes de la colonie, y compris son mari et son père, s’efforçaient de bannir la dissidente de leurs rangs.
Les dons littéraires d’Anne Bradstreet, son exploration des thèmes universels du dévouement à la famille, de l’amour et de la perte, ainsi que sa fidélité en amitié face à l’adversité en font un modèle attachant pour les femmes comme pour les hommes.
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