Après s’être fait péter la brioche avec toute ces bonnes choses a déguster, voyons maintenant un sujet important qui est le sport aux Etats-Unis. Dans la société américaine, le sport est roi, il est devenu un business mais reste essentiellement un maillon fort pour l’épanouissement des Américains.
 
La première fois qu’on frappe une balle de base-ball, la première fois qu’on lance en vrille un ballon de football américain, la première fois qu’un garçon ou une fille arrive à lancer le ballon de basket suffisamment haut pour qu’il retombe dans le panier – ce sont des rites de passage nationaux.  
L’Amérique n’est probablement pas le seul pays dont les habitants soient autant passionnés de sport mais je doute qu’il existe un autre endroit au monde où la nature et la structure même d’une nation se manifestent avec autant d’évidence dans les sports qu’elle pratique. À de nombreux et curieux égards, les sports de l’Amérique constituent son essence même.
L’économie de marché s’apparente à la compétition qui règne sur un terrain de sport, anarchique et primitive en apparence et pourtant définie par des règles, dépendant de l’initiative d’individus au sein de la structure d’une entreprise (d’une équipe), à la fois libre et réglementée.
 
Contrairement à d’autres pays, il n’existe aux États-Unis aucun ministère des sports ; chaque discipline sportive relève de la libre entreprise, partiellement aidée par le gouvernement, mais fondamentalement indépendante et contribuant à l’activité nationale comme toute autre grande entreprise. Les terrains de sport eux-mêmes reproduisent les grands espaces libres qui ont fini par manquer d’espace et se remplir de clôtures. Aujourd’hui, chaque terrain de base-ball, de football américain et de basket-ball constitue une nouvelle « frontière » à explorer, avec les spectateurs en plus, et les stades couverts ultramodernes nous rappellent une époque et des rêves de possibilités illimitées.
Je vais m’intéresser ici à 3 sports emblématiques – le base-ball, le football américain et le basket-ball – car il s’agit de sports autochtones, inventés en Amérique et qui y suscitent le plus vif enthousiasme. Le base-ball, le football américain et le basket-ball appartiennent aux Américains, ils sont les produits implicites de leurs ambitions et de leurs aspirations, le miroir de leurs réalisations et de leurs défaites, ainsi que de leurs âmes.

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De ces trois grands sports, le base-ball est à la fois le plus élégamment conçu et celui dont l’attrait s’explique le plus facilement. C’est un sport qui se joue dans des limites et des dimensions très précises – la distance d’un point à un autre doit être de telle longueur, le monticule du lanceur doit avoir telle hauteur ; de même pour le poids de la balle, le poids de la batte, les poteau de démarcation du hors-jeu, ce qui compte ou ne compte pas, et ainsi de suite. Les règles du jeu sont inflexibles ; d’ailleurs, à quelques exceptions près, elles n’ont pas changé depuis un siècle. Car, contrairement au basket-ball, le base-ball ne dépend pas de la taille des joueurs, mais bien d’une conception de l’évolution humaine selon laquelle les gens ne changent pas beaucoup – certainement pas en l’espace d’un siècle – et doivent donc faire ce qu’ils peuvent dans les limites qui leur sont imposées. Et pourtant, au sein même de ses limites, le baseball privilégie avant tout l’individu. Dans d’autres sports, c’est une balle qui marque des points. Au base-ball, c’est une personne qui marque des points. Ce sport est par sa nature axé sur les aspirations individuelles des Américains.

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Les supporters sont très attachés aux heures de gloire du base-ball et notamment aux noms et aux exploits de ses héros (records battus et statistiques).
L’Amérique affectionne tous ses héros sportifs car elle n’a pas le long passé de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Faute d’un Alexandre le Grand ou d’un Charlemagne, elle se constitue une mythologie héroïque tirée du sport.
Les Américains chérissent également les moments sublimes du base-ball car de tels souvenirs préservent la jeunesse, étant donné la volonté constante, quoique un peu forcée, de l’Amérique de se maintenir dans un perpétuel été.
 
Pourtant, la jeunesse et l’espoir qui caractérisent ce sport ne constituent qu’une seule facette du baseball, et donc une seule facette de la signification qu’il a pour eux.

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L’attrait de ce sport vient du fait qu’il incarne l’évolution de la vie américaine, l’innocence cédant peu à peu la place à l’expérience. Tout comme l’Amérique, le base-ball a lutté contre l’intégration raciale jusqu’à ce que Jackie Robinson, le premier Noir américain à jouer en première ligue, défende toutes les valeurs auxquelles le pays voulait croire.
L’Amérique a également lutté contre le destin qu’elle avait pourtant revendiqué – être le pays de tous les peuples – et lorsqu’elle s’est finalement efforcée de devenir le pays de tous les peuples – des Noirs, des Asiatiques, des Latinos et de tous – elle s’en est trouvé améliorée. Le base-ball aussi s’en est trouvé amélioré.
 
Le base-ball est à la fois classique et romantique. Tout comme l’Amérique. Et ce pays aussi bien que ce sport subsistent en conciliant ces deux tendances. Si le base-ball représente presque toutes les qualités de l’Amérique réunies en un parfait équilibre, le football américain et le basket-ball sont des sports où ces qualités peuvent être exagérées, excessivement accentuées et fréquemment dénaturées.
Le football et le basket-ball ne sont pas des sports élégamment conçus. Ils sont plus désordonnés, plus propices à la démesure. Et pourtant, il est à noter qu’ils sont tous les deux beaucoup plus appréciés du public que le base-ball, ce qui laisse à penser que les Américains, après avoir fixé des règles, s’efforcent constamment de les enfreindre.
 

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Comme le base-ball, le football américain est un sport où un individu progresse dans le cadre de certaines limites. Mais contrairement au base-ball, ces progrès individuels s’obtiennent centimètre par centimètre, dans la boue et l’adversité. Et dans la douleur. L’arrière ou l’ailier qui porte le ballon reçoit d’innombrables coups en avançant parfois pas plus de 30 cm à la fois. Il est souvent contraint de reculer. 10 mètres peuvent sembler une bien courte distance et c’est pourtant souvent, comme dans le cas d’une guerre, ce qui détermine la victoire ou la défaite.
Cette analogie avec la guerre n’est guère excessive. L’esprit, le vocabulaire, les uniformes mêmes de ce sport, sans oublier les masques et casques de protection, évoquent des opérations militaires. Les accidents (l’équivalent des pertes en vies humaines) ne sont pas rares dans ce sport ; ils font partie du jeu. Et pourtant, le football américain témoigne des attitudes contradictoires face à la guerre.

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Les joueurs ne sont pas les seuls à ressembler à des guerriers ; les supporters aussi sont pris de furie. Les fanatiques du football américain ne sont peut être pas aussi dangereux que ceux du football européen, mais tous les dimanches, ils se déguisent, tels d’anciens guerriers celtes, à moitié nus en plein hiver et le visage grimé. Ce n’est pas le sport de la haute bourgeoisie. Cela l’a été dans les universités d’élite pendant les années 1920 et 1930. Aujourd’hui, ce sport, tel qu’il est pratiqué au niveau professionnel, appartient principalement à la classe ouvrière.

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Les jeux s’apprennent dès l’enfance. Mais c’est dans le rôle du « quart-arrière » ou « quaterback » (le lanceur) que s’exprime l’essence de l’Amérique. Contrairement à tous les autres sports, le football américain dépend presque exclusivement des facultés d’un seul individu. Dans d’autres sports d’équipe, l’absence de vedettes peut être compensée d’une façon ou d’une autre, mais dans le football américain, le quaterback est tout à la fois. Il est le chef, le héros, le général américain, que le travail d’équipe ne peut remplacer. Il représente l’esprit d’initiative individuel, ainsi que l’autorité d’un seul individu. Et tout comme le président, a plus de pouvoir que les membres des autres branches du gouvernement qui sont censés servir de contrepoids, le quaterback préside le match. Les supporters l’adorent ou le dénigrent avec la même passion que suscite un président américain. Il doit avoir les qualités qu’un Américain doit posséder pour réussir – à la fois de l’imagination et de la stabilité – et il doit savoir à quel moment faire preuve de l’une ou de l’autre de ces qualités.
 
La structure du basket-ball, qui, des 3 sports, est le moins bien conçu, dépendant presque exclusivement de la taille des joueurs, c’est-à-dire qu’il dépend de l’individu. Un match de basket dépend avant tout de l’individu et de la virtuosité humaine, par l’importance qu’il accorde à la liberté, c’est ainsi, d’une certaine façon, le sport le plus manifestement américain.

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L’intégration raciale a été beaucoup plus rapide dans le basket que dans les deux autres grandssports américains, car le basket est vite devenu le sport des quartiers défavorisés des centres urbains, très prisé des Noirs américains. Mais le plaisir que l’on a à regarder un match de basket-ball provient des prouesses sportives, indépendantes de toute considération raciale. Voilà un domaine où l’ascension sociale, pour ainsi dire, se produit à la faveur de la libre concurrence. Qu’ils soient noirs ou blancs, les meilleurs joueurs sont ceux qui font les meilleures passes, interceptent le plus de tirs et marquent le plus de points.
A l’image d’autres structures américaines, privées et gouvernementales, ce sport prouve également à quel point l’équilibre entre jeu individuel et jeu d’équipe est subtil. Par le passé, des joueurs extraordinaires ont montré que le travail d’équipe constituait l’essence même du basket-ball. Une équipe gagnante était une équipe dont les membres ne cherchaient pas à se mettre en avant. Ces dernières années, la plupart des équipes de joueurs professionnels ont abandonné cette idée en privilégiant au contraire les talents exceptionnels d’un individu, qui fait parfois de l’esbroufe.

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L’attrait profond que le basket-ball exerce en Amérique vient du fait qu’un jeune très pauvre peut y faire fortune, et que la façon dont il y parvient est mystérieuse. Ni le base-ball ni le football américain ne suscitent l’enthousiasme intense propre à ce sport dans lequel le corps humain accomplit des exploits surréels et défie la gravité avec grâce. Croire au mystère est l’un des aspects naïvement beaux du rêve américain, qui consiste en fait à croire que l’impossible est possible. Cette conviction est ancrée au coeur même des sports pratiqués en Amérique. Elle se manifeste dès le plus jeune âge, lorsqu’on joue à attraper une balle de base-ball, qu’on tire dans un ballon de football, ou qu’on lance un ballon de basket sur un terrain de jeu. ce sont des rites de passage nationaux. Dans un sens, ces rites montrent comment l’on devient américain, que l’on soit né ici ou non.
 
L’Amérique ne réussit dans le monde et face à elle-même que lorsqu’elle se rapproche des ambitions qu’elle affiche, lorsqu’elle s’efforce d’atteindre sa véritable nature. Il en va de même du sport. Ces deux entreprises sont centrées sur la progression d’un individu qui, en parvenant au sommet, entraîne les autres avec lui, vers une plus grande égalité, vers la victoire universelle. C’est la raison même de la passion des jeux.
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